Alfred-Manessier/Forteresse et Port à Oléron

Alfred Manessier


Forteresse et Port à Oléron

1951

Référence : MG169

Huile sur toile
100 cm x 81 cm
Signé et daté
Certificat : MANESSIER, Christine.
Zone Géographique : Europe

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Description

This work will be included in the forthcoming catalogue raisonné currently in preparation. Alfred Manessier est un peintre non figuratif français, considéré comme un des maîtres de la Nouvelle École de Paris. Profondément imprégné dès son enfance par les paysages et la lumière de la baie de Somme, il consacre de nombreuses toiles aux méandres et reflets du fleuve, au littoral picard ou aux ports du Nord. D'abord fortement influencé par Rembrandt dont un de ses oncles lui a offert une biographie, il est un élève studieux, apprécié de ses maîtres. Mais c'est en copiant les maîtres du Louvre qui ne cessent de l'émerveiller qu'il découvre l'importance de la couleur et de la lumière. Peu à peu, sa peinture évolue vers la construction et l'abstraction. À partir de 1947, le vitrail occupe une grande partie de son œuvre. Il en réalise un grand nombre, sur demande de la Commission diocésaine d'art sacré de Besançon, aux Bréseux d'abord puis chez les dominicains du Saulchoir. Mais à partir des années 1960, les vitraux et leur conservation le préoccupent assez pour qu'il crée en 1964 « l'Association pour la défense des vitraux de France » avec un groupe d'amis. S'il est en bonne place dans les lieux de culte et les couvents par ses tapisseries, peintures et vitraux, Manessier refuse l'étiquette de « peintre religieux » et à partir de 1956, date de l'Insurrection de Budapest, il réalise un grand nombre de toiles « politisées », en rapport avec les violences du monde : Guerre d'Algérie, garrottage de Puig Antich, guerre du Viêt-Nam, misère des favellas ou lutte des noirs américains pour leurs droits. Ces toiles portent le nom de "Hommage", notamment à Martin Luther King, au père Dom Hélder Câmara, ou de "Passions". Sollicité dans les années 1960 pour créer des costumes de ballets ou de théâtre, il a abordé un grand nombre de techniques, dont une gigantesque lithographie, et il laisse derrière lui une œuvre considérable, qui a évolué à la suite de ses voyages : dans les Flandres, en Hollande, au Canada ou dans le midi de la France. Son œuvre a été couronné par plusieurs prix internationaux. Alfred Manessier naît le 5 décembre 1911 à Saint-Ouen (Somme), au domicile « épicerie-buvette » de ses grands-parents maternels, Ovide et Céline Tellier. Saint-Ouen est alors un village industriel dont l'activité principale est le textile. Ses grands-parents paternels, Alphonse, ancien tailleur de pierre, et Florimonde Manessier Vauchelle, tiennent également une épicerie-buvette à Pont-Rémy. La famille Manessier est originaire du Pas-de-Calais depuis trois générations. Les deux fils Manessier, Léon et Nestor, ont reçu une solide formation de dessin à l'école des Beaux-Arts d'Abbeville. Les parents d'Alfred, Blanche et Nestor Manessier, habitent à Abbeville et son père est comptable à l'usine à gaz. Son oncle paternel, Léon Manessier, est compagnon du tour de France, maître charpentier, installé lui aussi à Abbeville. En 1912, Ovide et Céline Tellier achètent une grande propriété à Abbeville, faubourg Thuisson. Cette maison permet un regroupement familial autour du jeune Alfred qui est (et restera) enfant unique. Lors de la Première Guerre mondiale, Nestor part sur le front. Ce sont les grands-parents qui prennent alors soin de l'enfant. Le grand-père Ovide lui fait découvrir les paysages brumeux des marais de Picardie et l'initie aux couleurs changeantes de la nature. Manessier note dans ses souvenirs : « J'accompagnais mon grand-père dans des pêches fabuleuses, à Thuison, où je suis resté jusqu'à huit ans. Et ces huit années pour moi furent un paradis (...). C'était la guerre, j'ai honte de le dire, mais j'ai des souvenirs extraordinaires d'illuminations, d'incendies, de feux d'artifices, de bruits, de mystère aussi. Nous étions continuellement dans les maïs, dans la nature. » C'est pendant cette période que Manessier découvre la nature et la lumière du Nord qu'il va faire jaillir dans son œuvre au fil du temps. En 1919, le bonheur de retrouver son père Nestor, revenu du front, est troublé par la mort de sa grand-mère Céline. En 1921, un séjour au Crotoy lui permet de découvrir la baie de Somme. Cette même année, sa mère gravement malade doit être hospitalisée. Alfred est alors inscrit comme interne au lycée d'Amiens. En 1922 ses parents, ayant repris un commerce de vins et d'eaux de vie en gros, le rejoignent à Amiens. La famille de nouveau regroupée part en vacances au Crotoy où Manessier, qui n'a encore que treize ans, réalise ses premières aquarelles ; sa mère les montre à Albert Matignon, un peintre qui encourage vivement le jeune homme. Dès 1924 Alfred est inscrit à l'école des Beaux-Arts d'Amiens où il se fait des amis parmi lesquels Max Vasseur et la future femme de celui-ci, Yvonne. Il est inscrit aux cours de composition décorative. Entre douze et quatorze ans, Manessier a peint d'après nature beaucoup de paysages côtiers au Touquet et au Crotoy. C'était un travail acharné : « Il abattait deux ou trois études par jour, » rapporte Albert Matignon, sociétaire des « Artistes français et Peintres de marines ». Manessier confie à Jean Clay : « À quinze ans, j'étais assis à trois mètres de Matignon au Crotoy, je peignais le port, des paysages, à l'huile déjà. Taciturnes, on ne se disait rien. À seize ans je réussissais d'assez bonnes marines. (…) C'est à cette époque que mon oncle m'offrit une biographie de Rembrandt. Le livre refermé, je m'écriais : Je préfère crever mais je veux vivre comme ce gars-là. » Toute sa vie, Manessier va considérer Rembrandt comme un père spirituel. Pendant ses études à l'école des Beaux-Arts d'Amiens (1924-1929) où il reçoit le surnom de Manéo, ses principaux loisirs sont l'aviron, qui lui permet de suivre le cours de la Somme d'Amiens à Saint-Valéry, le patinage et le chant : il est choriste à la Jeune Comédie de la rue des Trois cailloux d'Amiens. En octobre 1930, Manessier est reçu à l'École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris en section architecture. Il entre dans l'atelier Recoura-Mathon mais il est toujours beaucoup plus attiré par la peinture que par l'architecture, malgré son admiration pour Le Corbusier venu donner une conférence à l'école. Il s'est également mis à l'école des maîtres : Tintoret, Titien, Rubens, Renoir et surtout Rembrandt dont l'esprit se retrouve dans son "Autoportrait" (huile sur carton, 1928, 41 × 30 cm, collection particulière), que Manessier réalise en 1928, en clair-obscur, où il suit l'exemple de l'"Autoportrait au chevalet" de Rembrandt (huile sur toile, 1660, 111 × 90 cm, Musée du Louvre, Paris). Manessier fait des copies au Louvre. C'est à ce moment-là que se produit un tournant dans sa manière d'appréhender les couleurs : « En faisant la copie de "Bethsabée", j'ai compris l'analogie qui peut exister entre Rembrandt et Van Gogh, la lumière exprimée était à la fois totale et intérieure. » Devant "La Pourvoyeuse" de Chardin, il fait la connaissance de Jean Le Moal qui devient son ami. En 1932, lors d'un premier voyage d'études en Hollande, le jeune peintre visite la ville de Hilversum et son tout nouvel hôtel de ville conçu par l'architecte Willem Marinus Dudok, lié au mouvement De Stijl. C'est dans le bureau de l'architecte qu'il découvre pour la première fois un tableau de Piet Mondrian. Le 8 mars de la même année, avec son nouvel ami de l'école d'Architecture Pierre Brunerie architecte à Quimperlé, il participe à des réunions de « l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires ». Pierre Brunerie va demander à Manessier et à Le Moal les vitraux pour la chapelle du Pouldu (port de Clohars-Carnoët) en 1958. Par la suite, tout en poursuivant des études formelles à l'école d'Architecture, Manessier fréquente plusieurs académies libres de Montparnasse comparables à l'Académie de la Grande Chaumière. Et l'année suivante, il entre à la Société des Artistes Indépendants et retourne ensuite au Crotoy pour peindre les paysages du nord. Pour sa première participation au Salon des Indépendants, en février 1934, il présente une "Nature morte" et un "Paysage". Il y rencontre son voisin de la rue Notre-Dame-des-Champs, André Masson, qui va bientôt partir en Espagne pour soutenir la cause républicaine. Manessier participe à plusieurs manifestations contre le fascisme à Paris. Ce même été, il rejoint ses amis Le Moal et Rouvre en Provence, où il exécute plusieurs œuvres sur le thème d'Eygalières, en particulier, "Mas à Eygalières", dessin à l'encre sépia sur papier (1934, 15,5 × 24,5 cm). Après une initiation à la fresque lors d'un bref passage dans l'atelier de Bissière à l'Académie Ranson où il s'inscrit avec Le Moal en 1935, il présente au Salon des Indépendants deux compositions avant de partir au service militaire le 15 avril : il est incorporé à Metz au régiment de chars de combats. En 1937, sous la responsabilité de Robert et de Sonia Delaunay, il exécute en collaboration avec Bertholle, Jean Le Moal, Bissière, Léopold Survage et une cinquantaine d'autres peintres, des décorations monumentales pour l'extérieur du Pavillon des Chemins de fer de l'Exposition internationale des Arts et Techniques de Paris. Léon Blum a voulu que l'avant-garde soit présente à l'exposition internationale de 1937. Il a confié la décoration du Palais des Chemins de fer et du Palais de l'Air à Robert et Sonia à la condition qu'ils fassent travailler cinquante peintres chômeurs. L'entreprise gigantesque est constituée d'une peinture de 780 m2 pour le Palais de l'Air et une composition de 1 772 m2 pour le Palais des Chemins de fer, auxquelles s'ajoutent des bas-reliefs de couleur et un panneau de 150 m2. Réunis dans un garage de la porte Champerret, les artistes ont vécu et travaillé en commun. En 1938, Manessier s'installe à Paris et épouse Thérèse Simonet le 15 octobre. Dans un entretien avec Colette Jakob pour la revue Heures Claires (n° 33 du mois de décembre 1966), Manessier confie : « Nous nous sommes mariés en 1938. Immédiatement, au point de vue de la peinture, des drames violents se sont posés à nous. Ma femme, par exemple, aimait Bonnard et j'aimais Picasso. Pour moi, ce n'était pas possible de découvrir une femme qui était absolument mon contraire (...) et je dois dire qu'elle a réussi à me faire aimer Bonnard. » En 1939, le couple emménage dans une maison du XVe arrondissement, au 203 rue de Vaugirard, où, dans l'atelier voisin, se trouve Gustave Singier. Manessier travaillera et vivra dans cette maison pendant trente-trois ans. La mobilisation générale le surprend au Crotoy. Lorsque la guerre éclate, il est incorporé puis démobilisé en 1940. Après la démobilisation, il rejoint Thérèse réfugiée chez Roger Bissière à Boissiérettes dans le Lot, où il travaille comme garçon de ferme et bûcheron dans l'exploitation agricole de son ancien professeur. Son fils naît le 3 août 1940 et la famille s'installe dans une ferme à Bénauge. C'est sur l'appel de Bazaine, chargé de la section des arts plastiques au sein du groupe Jeune France qu'il rentre à Paris pour participer à l'exposition soutenue par Bazaine. Aux côtés de Bazaine, se trouvent Jean Vilar, Jean Desailly, Pierre Schaeffer, Lucien Lautrec, qui s'efforçaient surtout d'obtenir quelque travail pour les jeunes artistes. L'esthétique cubiste et surréaliste ont influencé les toiles de Manessier dès 1935. Il considère que son œuvre fondatrice est "Les Dieux marins", qui a été selon lui une expérience plastique. Et de nouveau, inspiré par Pablo Picasso, Max Ernst et Giorgio De Chirico, il a réalisé deux toiles qui sont le point culminant de l'aventure surréaliste du peintre : "Les Lunatiques" et "Le Dernier cheval" en 1938. Le 10 mai 1941 à la galerie Braun, il participe à l'exposition 'Vingt jeunes peintres de tradition française'. Cette manifestation est un pied de nez à la censure nazie qui considère l'art abstrait comme art dégénéré et l'interdit. Lancée sous l'impulsion de Jean Bazaine, cette manifestation réunit notamment Tal Coat, Édouard Pignon, Suzanne Roger, Charles Lapicque et bien d'autres. Au début du vernissage, deux officiers de la Propagandastaffel sont entrés dans la galerie et sont ressortis sans dire un mot. Si les œuvres n'avaient rien à voir avec l'esthétique prônée par les nazis, il ne s'agissait pas à proprement parler d'abstraction : l'expression 'tradition française' suffisait à rassurer. Certains de ces peintres étaient proches de l'esprit d'Emmanuel Mounier qui, dès 1934, s'insurgeait contre toute forme d'embrigadement dans la revue Esprit. Manessier rejoint ensuite le bureau d'études des arts plastiques de Jeune France, sis au numéro 7 de la rue Jean-Mermoz. Le peintre fait peu de tableaux sur le sujet de la guerre. Le seul qu'il réalise le 3 mars 1942, "Apocalypse", fait suite au bombardement britannique de Boulogne-Billancourt : c'est un dessin à l'encre de Chine qu'il détruisit lui-même par la suite. Sa peinture conserve des traces de figuration et de cubisme mêlés, comme le montre "L'Homme à la branche" (huile sur toile, 1942, 35 × 26,5 cm, collection particulière). Le 20 mars 1942, le gouvernement de Vichy déclare la dissolution de Jeune France. Chaque artiste reprend ses activités. Grâce à une petite assurance-vie que lui avait laissée son père, le peintre achète le 30 mai une modeste maison paysanne, située au Bignon, commune de Révillon dans l'Orne, près de Mortagne où demeure la famille de Thérèse. Il réalise une aquarelle sur papier en 1944, "Le Bignon, la nuit" (25,3 × 32,3 cm) qui se rapproche des rythmes simultanés des Delaunay. En 1943, Manessier est présent à la Galerie de France lors d'une exposition intitulée « Douze peintres d'aujourd'hui » parmi lesquels se trouvent notamment Gustave Singier, Édouard Pignon, Léon Gischia, Jean Bazaine, Jean Le Moal. Le jeune étudiant à la Sorbonne Camille Bourniquel qui est aussi écrivain, vient visiter l'atelier de Manessier pour lui acheter plusieurs petites toiles. C'est le début d'une longue amitié. Camille Bourniquel est reçu chez les Manessier au Bignon et à la mi-septembre, Bourniquel annonce qu'il a l'intention de faire une retraite à La Trappe. Cette démarche intrigue son ami Manessier qui le suit par curiosité. Les deux hommes resteront trois jours et feront ensemble une expérience spirituelle qui a une grande importance dans l'orientation du peintre. En 1945, au 3 de l'avenue Matignon, la galerie Maurs accueille du 29 mai au 29 juin le tout nouveau Salon de mai où sont réunis 58 peintres, graveurs, sculpteurs et 28 poètes et écrivains. L'idée de ce salon remonte à 1943 lorsque dans l'arrière-salle d'un café rue Dauphine, un petit groupe d'artistes ont été réunis par Gaston Diehl qui cherche toujours de nouveaux talents. Les artistes présents n'ont aucune ligne esthétique spécifique, leur style va de la figuration au surréalisme ou à l'abstraction. À côté de Roger Bissière, se trouvent Labisse, Le Moal, Manessier, Francis Gruber, Nicolas de Staël, Mario Prassinos, Gustave Singier, André Fougeron. La presse ne s'y trompe pas et elle accueille avec enthousiasme ce salon du renouveau où Manessier présente "Salve Regina" qui sera acheté le 3 août 1947 par le musée des Beaux-Arts de Nantes. La première toile événementielle de Manessier, "Les Cloches de Notre-Dame" est dédiée à la Libération de Paris en 1946. Le mouvement de rénovation de l'art sacré par l'art abstrait a été discrètement lancé depuis le milieu des années 1930 et poursuivi dans les années suivantes. On peut citer notamment le tableau de Nicolas de Staël "De la danse", exposé par le père Laval à l'Abbaye du Saulchoir, couvent dominicain, en même temps que des peintures de André Lanskoy, fin 1946-début 1947. Avec "La Vie dure", "Ressentiment", "Hommage à Piranese", Staël est encore considéré comme un abstrait, bien que sa recherche soit bientôt éloignée de ce style. En 1947, l'art sacré franchit une nouvelle étape vers l'abstraction, grâce à l'ouverture d'esprit d'un prêtre du diocèse de Besançon, le chanoine Lucien Ledeur, qui est alors secrétaire de la Commission diocésaine d'art sacré. C'est lui qui fait appel à Manessier, peintre alors peu connu, et lui confie l'exécution de deux vitraux pour l'église du village, Sainte-Agathe des Bréseux, canton de Maîche, dans le Doubs. Manessier raconte à Claire Stoullig en mai 1991 : « C'est l'abbé Morel du diocèse de Besançon qui a le premier prononcé mon nom au chanoine Ledeur. Celui-ci cherchait un peintre pour une aventure, quelque chose de tout à fait nouveau dans son diocèse, qui aurait commencé par cette petite église Sainte-Agathe des Bréseux dont le curé était un de ses amis, un homme très humble et sans prétention qui l'aurait suivi (…). Il était très conscient de me laisser carte blanche (…). Je peux dire cependant que les vitraux n'ont jamais influencé ma peinture (…). Ils s'inscrivent précisément dans un moment de ma façon de peindre. » Les premiers vitraux intitulés "Paysage bleu" et "Paysage doré" sont posés en 1948. L'ensemble est inauguré en 1950. Le 5 août de la même année, c'est le père Avril, prieur du couvent des dominicains du Saulchoir qui lui commande une tapisserie pour l'oratoire, "Le Christ à la colonne" (huile sur toile, 740 × 82 cm). Réalisée à Felletin dans le Limousin en 1948, cette tapisserie, qui vient en accompagnement d'un tabernacle sculpté par Henri Laurens est actuellement accrochée dans la chapelle du Couvent des Dominicains de Lille. Dans un autre entretien donné à la revue L'Art religieux actuel à l'époque des Bréseux, le peintre précise sa conception de l'art sacré qu'il ne cessera jamais de soutenir : « (…) dans la perspective de son offrande collective, l'art sacré ne peut se retrouver lui même qu'à la seule condition d'être remis en question par le moine, le prêtre. C'est à lui en effet qu'incombe la tâche de prendre conscience des courants esthétiques et des matériaux nouveaux. » L'année suivante, en 1949, Manessier réalise sa première exposition personnelle à la galerie Jeanne Bucher à Paris. Le directeur de la galerie, Jean-François Jaeger, lui a demandé de composer sept lithographies sur le thème de Pâques. C'est dans cette galerie qu'Ole Henrik Moenote, futur directeur du Centre d'art Henie-Onstad à Oslo, rencontre le peintre. Séduit par son travail, il devient un fervent admirateur et un fidèle critique de l'œuvre de Manessier à partir des années 1950. Le vitrail tient une place importante dans la production artistique de Manessier. Dans l'architecture moderne, il utilise la technique de la dalle de verre comme à Hem (Nord), dans la chapelle Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus-et-de-la-Sainte-Face, 1957, conçue par l'architecte Hermann Baur. Dans les architecture anciennes, il adopte le verre antique et le plomb, sans grisaille. En visite à la cathédrale de Chartres le 3 janvier 1975 pour voir la restauration du vitrail "L'Arbre de Jessé", Manessier est catastrophé : il apprend qu'une pellicule de plastique aurait été tartinée sur les verres et il constate que la patine semble avoir disparu. L'année suivante, le 10 mars 1976, avec Bazaine, il fonde l'« Association pour la Défense des Vitraux de France » qui compte aussi parmi ses membres fondateurs Hans Hartung, Sonia Delaunay, Paul Acloque, ancien directeur de l'entreprise Saint-Gobain, Jean Tardieu, Pierre Soulages et d'autres grands noms de l'art. Manessier a aussi réalisé les vitraux de la crypte de la cathédrale d'Essen, de la crypte de l'église Saint-Pantaléon de Cologne, des églises de Brême, des cathédrales de Fribourg (Suisse) et de Saint-Dié-des-Vosges, de l'église Saint-Bénigne de Pontarlier, de l'église Saint-Ronan de Locronan (Bretagne). Cet aspect de son œuvre trouve son apogée et son achèvement dans les verrières de l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville, dont l'installation était presque terminée pour l'inauguration en mai 1993. Ses amis Jean Bazaine, Jean Le Moal, Gérald Collot et Elvire Jan furent à plusieurs reprises ses collaborateurs dans des réalisations majeures. Les tableaux de l'artiste à partir, de 1948 portent souvent des titres en rapport avec la religion, sans toutefois que Manessier oublie sa passion pour les paysages du Nord ; ainsi la "Pietà" (huile sur toile 97 × 130 cm, Musée de Picardie), La "Passion selon saint Matthieu" (1948) (huile sur toile 130 × 97 cm), achetée en 1948 pour le réfectoire du couvent dominicain de Saint-Jacques à Paris, qui seront suivis d'un grand nombre de paysages du nord, dont "Espace Matinal" (1949) (huile sur toile 130 × 162 cm, Centre Pompidou, Paris). La série des peintures dites religieuses, notamment les Passions, apparaîtra surtout à partir des années 1950 : "La Passion de N.S Jésus-Christ" (1952, huile sur toile 200 × 150 cm, musée des Beaux-Arts de La Chaux-de-Fonds), "Pour la fête du Christ-Roi", 1952 (huile sur toile 200 × 150 cm, Museum of Modern Art, New York). Ces tableaux sont d'autant plus connus que beaucoup d'entre eux se trouvent dans des musées (La Galerie de France surtout). Les tableaux inspirés des paysages du Nord sont, eux, en grande partie dans des collections privées, tel "Le Flot en baie de Somme" (1949) (huile sur toile 81 × 100 cm, collection particulière). En 1949, Manessier retourne en baie de Somme où il peint une série d'huiles et d'aquarelles : "Le Flot en baie de Somme", "Port du Crotoy au petit jour". Ce thème des paysages du Nord tient une grande place dans son œuvre peint : les Flandres où il se rend entre 1949 et 1951, périple qui donnera naissance à un grand nombre d'huiles sur toile ("Les Flandres", 1950, collection particulière, 89 × 146 cm, "Marée basse", 114 × 114 cm, collection particulière). Son périple nordique l'entraîne de la Manche à la mer du Nord, produisant un nombre étonnant d'huiles sur toile de grande dimension ("Morte-eau", 114 × 114 cm, 1954 ; "Mer Montante", même dimension même année ; "Mer du Nord", même dimension même année). « De 1953 à 1955, il peint de plus en plus des paysages, la nature nordique semble devoir lui réserver une nouvelle image, encore indistincte, il travaille longtemps sur ses toiles (…) ; tout ce qu'il observe trouve un écho dans son esprit enchanté ; dans les vastes dimensions des paysages hollandais, il subit l'émotion profonde de l'image nouvelle devenue claire et distincte. Sa rencontre avec la Hollande est pour lui une libération intérieure. » (Ell de Wilde) À partir de 1955, suit une période « hollandaise » puisque le peintre passe le mois de février en Hollande. Il en rapporte des toiles d'un style très différent, plus coloré et plus gai : "Fête en Zeeland" (200 × 80 cm), "Près de Haarlem" ; en 1956, "Canal en fête" (80 × 200 cm), "Polders enneigés" (200 × 150 cm). On peut voir dans ces intonations claires et modulées un rapport à la peinture de Paul Klee dont Manessier reconnaît avoir subi l'influence avant la guerre. En 1955, l'artiste reçoit le Grand Prix de Peinture de l'Institut Carnegie de Pittsburgh pour "La Couronne d'épines" (huile sur toile, 1954), et le prix international de l'exposition de Valencia- Venezuela. Chaque voyage apporte une évolution dans la peinture. En 1956, Manessier retourne en Hollande et au retour s'arrête chez Georges Braque à Varengeville-sur-Mer. Et en décembre de cette même année, la Galerie de France expose un ensemble de dix-huit tableaux inspirés des paysages hollandais. Manessier confie à Raimond Herblet à ce moment-là : « Je ne veux pas qu'on fasse de moi un fabricant de couronnes d'épines. Cette exposition n'aura pour thème que la nature. C'est mon rythme je crois, cette oscillation entre Dieu et la vie (...). » L'artiste n'est pas sourd aux agitations du monde. La tragédie de Budapest lui inspire des Requiems aux couleurs violentes qui annoncent une peinture politique engagée. Traité en grand formats, ce style de peinture sera récurrent dans son œuvre. Style pétri de révolte que l'on retrouve plus tard au moment de la Guerre du Viêt-Nam qui lui inspire "Viêt-Nam Viêt-Nam" (1972) (huile sur toile 200 × 200 cm, collection particulière). De même le garrotage de Puig Antich en 1974 qui a inspiré à Joan Miró "L'Espoir du condamné à mort", inspire à Manessier "Pour la mère d'un condamné à mort" (1975, huile sur toile 200 × 200 cm, collection particulière). Plus tard encore, c'est par des Hommages qu'il manifeste son soutien à différentes causes : "Hommage à Miguel de Unamuno" (1965, huile sur toile 195 × 130, collection particulière), "Hommage à Martin Luther King" (1968, huile sur toile 230 × 200), "Hommage à Dom Hélder Câmara" (1979, huile sur toile, 220 × 200). Les bidonvilles du Nordeste brésilien lui inspirent une série de Favellas toutes de grands formats réalisées entre 1980 et 1983. Un critique parle, pour Manessier, de « provocation » de la nature. En effet, Manessier se sent "provoqué" à peindre par la nature, dès sa jeunesse. Dans l'œuvre peint et dans l'œuvre tissé un réel hommage à la nature se fait jour. Les teintes, les lumières sont le fait d'un regard émerveillé et scrupuleux. Toujours étonné par l'inépuisable foisonnement des formes, Manessier exprime comme une gratitude dans ses œuvres. Et lorsqu'il évoque les personnalités qu'il admire, il s'agit souvent d'hommes qui ont entretenu une relation avec divers aspects de la nature, parmi lesquels Camille Corot, Claude Monet, Teilhard de Chardin. La nature est présente également dans les œuvres nées de ses regards sur les Pays-Bas, la Provence, l'Espagne, le Canada, la Beauce, le Canada : "Petit paysage hollandais" (1956), "Joie champêtre" (1974), "Terre espagnole", "Vers Jativa", "Paysage esquimau", "Soleil d'hiver", "Givré", "Alleluia des champs", "La Mancha d'octobre", "Avril en Beauce", "Moissons I et II". Manessier voyage beaucoup et s'imprègne des spectacles naturels jusque dans le détail. Mais il n'oublie jamais sa région d'origine, notamment les hortillonnages d'Amiens qui lui ont inspiré deux œuvres majeures "Les Hortillons" au printemps 1979, et "Nuit d’hiver" dans les marais picards (1983). Ces deux derniers tableaux ont été exposés au Musée de Picardie du 1er juin au 16 décembre 2012, à l’occasion du centenaire de la naissance du peintre. L'exposition portait le titre "Opération Hortillonnage" et rendait hommage aux hortillons d'Amiens ainsi qu'à d'autres peintures ayant pour sujet la nature. En 1959, lors d'un voyage en Haute-Provence, près du Verdon, Manessier renoue avec une série de lavis qui le détournent de la grille cubiste pour privilégier une composition plus ample. Le travail commencé dans le midi se poursuit à Paris et donne naissance à des toiles comme "La Durance", "Lumière crépusculaire", "Les Maures", "Le Mistral", "La Montée à Moissac", "Verdon I, II et III". À la suite d'un deuxième séjour estival chez son ami l'architecte Édouard Albert (La Nuit au Mas) la Galerie de France peut présenter une exposition intitulée « Manessier, œuvres récentes, Haute-Provence » qui comporte 28 huiles et 32 lavis. La tapisserie fait aussi partie de l'œuvre de Manessier. Après sa rencontre avec le couple de tisserands Plasse Le Caisne vers la fin des années 1940, Manessier se consacre à la tapisserie. Il produit notamment "La construction de l’Arche" (1947) et, après la commande passée par le père Avril de la communauté dominicaine du Saulchoir, "Le Christ à la colonne" (1948), "La forêt en janvier" (1949). Ces tapisseries sont des œuvres monumentales : "Chant grégorien" (1963-1969), "Vers l’espace sous-marin" (1964), "Espace sous-marin" (1964), "Hymne à la joie" (1967), "La Joie" (1968), "L’accueil" (1984). En 1957, après la lecture des réflexions de Paul Valéry sur les beautés de la langue française dans la traduction des poèmes de saint Jean de la Croix par le Père Cyprien, carme déchaussé du XVIe siècle, Manessier entreprend une série de douze lithographies, auxquelles la Galerie de France consacre une exposition en avril 1959, qui deviendront douze tentures (1969-1971), exécutées par l'atelier Plasse le Caisne. En 1950, il avait réalisé un baldaquin de 140 × 140 cm dont l'original est conservé au couvent des Carmes de Paris, 5 villa de la Réunion, représentant l’effusion de l’Esprit Saint et dont une reproduction est déposée au Musée du Vatican. À partir des années 1960, le succès critique lui vaut toutes les sollicitations. On fait appel à lui à Rome, avec Bernard Dorival, Alberto Giacometti et Édouard Collectif pour former le jury du Prix de Paris. On fait appel à lui en Italie pour créer les décors et les costumes d'un ballet de Léonide Massine, La Commedia umana, inspirée du Décaméron de Boccace. Au cours des années 1960, le peintre a beaucoup de propositions pour des décors, des costumes de spectacles. Georges Wilson lui propose de créer des costumes pour une mise en scène de Jean Vilar de La Vie de Galilée de Bertolt Brecht au TNP. Avec les tisserands de l'atelier Plasse Le Caisne, il travaille à une tapisserie monumentale pour le foyer de la musique de la Maison de l'ORTF de Paris. En 1961 bouleversé par la guerre d'Algérie, Manessier entreprend une série de passions : "A été enseveli", "Tumulte" (1961) (huile sur toile 230 × 200 Kunsthaus de Zurich). Thème qu'il poursuit l'année suivante dans le polyptyque "L'Empreinte et Les Ténèbres", qui sera présenté par le critique d'art Jacques Lassaigne à la XXXIe Biennale de Venise en 1962, en même temps que quatorze toiles sur la Passion et la Résurrection. Manessier reçoit le Grand prix international de peinture et le prix de l'Institut liturgique catholique. En 1962, en hommage à Charles Péguy, il engage une grande œuvre lithographique "Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres de Charles Péguy". Il calligraphie lui-même le texte que l'auteur avait dédié à un jeune ami suicidé. Cependant, Manessier s'est toujours défendu d'être un « peintre religieux ». Il déclarait en 1951 : «Je ne crois pas à la peinture religieuse. C'est l'homme qui doit être religieux. j'établis une différence entre le sujet et l'objet. Ainsi dans Corot il y a un éclairage chrétien et c'est pour moi bien plus valable que toutes les peintures sur des thème religieux qui manquent de cette lumière de Corot.» L'œuvre de Manessier a été couronné par des prix internationaux. Sélectionné pour la Biennale de Venise en 1950, le Grand Prix de Peinture lui est attribué en 1962, alors que Giacometti obtenait le Grand Prix de sculpture. Manessier est le dernier peintre français ainsi récompensé, après Matisse, Jacques Villon, Raoul Dufy… Il exposait des œuvres de grand format sur les thèmes de la Passion et de Pâques. En 1953, il reçoit le Premier Prix de Peinture à la Biennale de São Paulo et en 1955 le Grand Prix de Peinture de l'Institut Carnegie de Pittsburgh. En 1991-1992, l'artiste consacre beaucoup de temps aux maquettes des vitraux de l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville dont il a commencé la réalisation en 1988 et dont l'ensemble sera inauguré à Pâques 1993. Cette même année, Manessier peint trois variations de paysages aux dimensions monumentales : "Espaces marins" (400 × 200 cm, en dépôt au Musée Boucher-de-Perthes). Sa dernière œuvre, "Notre amie la mort selon Mozart" (1993), est une grande toile verticale (300 × 80 cm) : sous un voile très clair semé de touches de couleurs variées, s'étend un fond rouge, lui-même très nuancé ; méditation picturale sur un passage d'une lettre de Mozart à son père, elle restera inachevée. En effet, le 28 juillet 1993, Manessier est victime d'un accident de la route dans le Loiret et il meurt le 1er août 1993 à l'hôpital d'Orléans-La Source. Le 5 août, ses funérailles ont lieu dans l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville et il est enterré dans son village natal.

Provenance

Private collection, Europe

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