« Un soulèvement par-dessus soi, par-dessus tout, un soulèvement miraculeux qui est en même temps un acquiescement, un acquiescement sans borne, apaisant et excitant, un débordement et une libération, une contemplation, une soif de plus de libération… » – Henri Michaux, L’Infini turbulent (1957).

L’ardeur de ces vers, empruntés au grand poète français, résonne immanquablement d’une même intensité lorsque l’on pousse la porte de l’atelier de Li Chevalier.
Artiste peintre née à Pékin, imprégnée de la culture de son pays d’origine, elle n’a eu de cesse d’embrasser d’autres cultures, de Paris à Londres ou de Florence à Dubaï, de les diluer pour en extraire la quintessence. Et « d’embrasser la vie », selon ses termes, vers bien d’autres lignes d’horizon…
Sciences Po à Paris et études de philosophie à la Sorbonne, écoles d’art à Florence et à Paris puis un diplôme du Central Saint Martins à Londres lui confèrent un regard cosmopolite et de ses nombreuses expositions, une reconnaissance internationale : aux Musée d’Art Contemporain de Rome, Musée National des Beaux-Arts de Chine, Today Art Museum de Pékin, Musée des Beaux-Arts de Shanghai, à l’Opéra National de Chine et enfin dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de la relation France-Chine. Deux tableaux majeurs de l’artiste figurent depuis 2011 dans la collection de l’Ambassade de France en Chine, aux côtés des  œuvres de Zao Wou-ki et Chu Tequn. Ses travaux font partie, entre autres, de la collection permanente du Musée National de Chine, de l’Opéra National de Chine, de L’Institut Bernard Magrez…

NEWS OF THE ART WORLD : Pouvez-vous nous expliquer votre travail à partir des 2 mots « entre » et « encre » qui semblent constituer vos maîtres mots, entre l’Orient et l’Occident, entre la figuration et l’abstraction ?
LI CHEVALIER : Je tiens tout de suite à rendre hommage à François Julien, le célèbre sinologue, qui a consacré beaucoup de livres à l’art pictural chinois. C’est lui, au cours d’un entretien portant sur l’émergence de l’encre contemporaine, où je présente mon propre travail qui a employé ces mots d’ « entre et encre ». Ce titre qu’il m’a offert pour une éventuelle exposition colle parfaitement à ma situation, à ma recherche et aussi à moi-même en tant qu’artiste.
Entre, parce que je suis née à Pékin, et suis venue en France dans les années 1980. Je vis depuis non seulement entre la Chine et la France mais aussi l’Asie et l’Europe. J’ai vécu en Indonésie, au Japon, au Qatar, puis un retour en Chine suivi de 2 ans en Angleterre pour mes études, enfin de multiples voyages en Italie. Ayant grandi dans un environnement esthétique basé sur l’art de la calligraphie, et de peinture à l’encre, je découvre le Japon à l’âge adulte après un long séjour en Europe et cette rencontre avec la culture japonaise a fait naître un très fort sentiment de nostalgie. J’avais l’impression de me retrouver dans le décor d’un roman classique chinois, là ou avaient vécu mes ancêtres. Tout comme si une culture ancienne perdue sous la destruction idéologique réapparaissait. À l’évidence, le Japon connaît l’influence de la culture chinoise sur le plan pictural et sur le plan calligraphique, poétique…

Les paysages des grands déserts et de l’infini semblent vous inspirer également…
Oui, le Moyen-Orient est mon deuxième lieu d’inspiration. Lorsque j’ai séjourné au Qatar, j’ai introduit massivement les sables sur ma peinture. Quand vous rentrez dans le désert, il y a la mer qui côtoie les dunes, ce sont deux puretés qui s’imposent à vos yeux, une espèce d’étendue, de dispersion et d’infini… Ces nombreux voyages et séjours prolongés « intercontinentaux »  me donnent l’occasion de vivre entre les cultures… Je ne cesse de retourner en Italie parce que l’Italie est le sanctuaire de la beauté. Le beau y est sacré. Durant mon dernier séjour à Rome puis en Toscane en été 2017, j’ai vu 3 ou 4 expositions dont le titre inclut la beauté. Je regrette que dans certains pays, dont la France, le mot Beau semble un terme sinon interdit du moins incongru quand on le prononce dans le contexte de l’art. Défendre la beauté dans l’art est presque synonyme d’un acte réactionnaire refusant toute évolution. Comme si la seule direction d’évolution dans l’art serait vers la laideur. Le culte de l’art conceptuel nous oblige au rejet du poétique et de l’émotion esthétique considérés comme vieillots et mièvres.

Et l’encre est-elle liée à l’idée de l’« entre » ?
Absolument, la peinture à l’encre se combine à l’eau. Elle ne peut manifester sa beauté et toutes les nuances sans être diluée. Ce qui compte le plus dans cette forme d’art, ce n’est pas seulement l’opposition de ces deux extrêmes que sont la noirceur de l’encre et la clarté de l’eau mais surtout l’interpénétration de ces deux pôles qui fait naître mille nuances de gris. La subtilité du gris se situe justement dans l’idée de l’Entre.
La calligraphie et la peinture à l’encre sont les formes d’art les plus caractéristiques, typiques de l’art pictural chinois, que l’on pratique dans toutes les familles. On y distingue plusieurs écoles, l’école académique et celle des lettrés.

Est-ce que vous vous considérez comme lettrée ?
Je ne sais pas si je suis digne du terme lettrée, qui selon la tradition chinoise est le maître de la poésie, musique, la calligraphie et de l’art pictural, mais mes peintures s’inscrivent  sur plusieurs plans dans la tradition de la peinture des lettrés. Je cite notamment le penchant philosophique et spirituel de ce type de peinture, qui se résume par des dialogues entre l’homme et la nature. Je pense également à sa proximité avec la poésie.

Est-ce la recherche d’un idéal perdu, comme celui de la philosophie idéaliste allemande, et plus particulièrement celui du romantisme, en quête d’une unité organique essentielle ?
J’aperçois une similitude  entre l’esthétique romantique européenne et l’art poétique et pictural de l’orient. Les grands thèmes du romantisme européen notamment la proximité avec la nature, le désir d’isolement, l’ivresse dans la solitude, la nostalgie, la rêverie etc.., tous ces thèmes sont très présents dans l’art poétique et pictural oriental, la différence c’est qu’en orient, ces thèmes sont traités avec retenue et pudeur alors qu’en occident, ils prennent toute leur amplitude. En ce qui concerne ma propre peinture, à la recherche d’un idéal perdu ou interdit ainsi que le violent  sentiment de scission que cette quête génère envahit l’univers entier de ma création.
Parlant de la philosophie, je n’ai jamais compris pourquoi je suis tant attirée par la pensée philosophique spéculative. C’est sans doute liée à cette espèce de violence sans nom que j’ai subie dans ma jeunesse et l’envie de révolte. Je cherche une réponse à ce pourquoi ! Et ce pourquoi m’a amené à collectionner tous les livres philosophiques qui peuvent m’apporter une réponse. Il faut dire aussi que durant la Révolution Culturelle, un enfant de 6 ans vous parle déjà de « dialectique » de la négation et la négation de la négation  car, cela faisait partie des paroles qui bourdonnaient dans leurs oreilles du matin au soir. On vous parle du matérialisme dialectique de Karl Marx, puis de Hegel et de Feuerbach etc…

Outre l’héritage philosophique, les techniques européennes s’infiltrent aussi dans votre travail.
Comme vous le savez, l’art contemporain chinois connu en occident s’inscrit dans la pure tradition plastique européen ou américain, je pense notamment au surréalisme et pop art, et d’autres formes d’art plus contemporain comme l’art conceptuel. La question est de savoir que feront nous de l’encre de Chine ? Est-ce qu’on va la laisser figer dans la tradition ou on peut encore y extraire quelque chose. L’idée n’est pas de défendre une identité culturelle mais d’enrichir ce langage artistique typiquement oriental dans une démarche de rencontre féconde. Face à la standardisation culturelle, mes démarches s’inscrivent dans l’effort d’une re singularisation.

A contrario, vous vous préoccupez d’actualiser cette technique dans le monde contemporain ?
L’esthétique comme étude systématique voir scientifique du beau, née en occident n’a jamais été une grande préoccupation chinoise. Si on compare le sens du beau, la chose qui me frappe le plus, c’est l’absence du concept du sublime dans la philosophie chinoise. La visée principale de l’art oriental, qu’il soit pictural ou musical, est de célébrer l’harmonie afin de nourrir la vie et le sentiment de paix ; Tout cela est très différent de cette exaltation esthétique dans la joie et dans la douleur qui transporte les créateurs occidentaux.

Le ravissement s’opère chez vous, dans son double sens ?
Le sublime est très absent dans l’esthétique chinoise. On cherche l’harmonie, l’apaisement, alors qu’avec le sublime se trouve le concept de douleur, une espèce de ravissement ! Mais beaucoup d’institutions n’en veulent pas, pensant que ce n’est pas assez provocant. « Vous ne mettez pas assez les gens en colère » ! Mais moi, je suis en colère contre ça. Nous qui portons un message esthétique, nous n’avons pas de plateforme. Les musées d’art moderne ne font que de l’impressionnisme, on expose des morts, puis l’art contemporain vous dira que vous n’êtes pas assez provocant. Où va-t-on ?

Vers votre prochaine exposition ?
Je vais exposer au musée de Sienne, Santa Maria della Scala, de mai à juillet. Et justement, le musée présente en ce moment, le peintre de l’école siennoise, Ambrogio Lorenzetti peintre actif de 1317 à 1348.. Les musées Italiens me semblent moins sectaires en matière de style, de tendance, de l’époque et portent souvent une vocation universaliste. La politique sépare mais l’art unit. Sur ce point, je pense que la France a des choses à améliorer. Entre les anciens et les nouveaux, entre ceux qui se soucient du beau et ceux qui voudraient sa subversion, il peut y avoir des lieux de dialogues intéressants. Ma dernière exposition au Musée D’Art Contemporain de Rome s’est déroulée en même temps que celle d’Anish Kapoor.

Après l’Italie, on ne peut que penser à ce rapport entre la sacralisation et la désacralisation…
Je n’affirme aucune adhésion à une quelconque religion : cela est lié à ma propre expérience puisque j’ai vécu ma jeunesse dans un contexte où toutes les religions étaient interdites. Mais cela n’a pas empêché Mao de se diviniser, ce fils du Ciel. Le concept du sacré relève finalement  de cette chose presque intouchable pour laquelle on peut sacrifier sa vie. Qu’il soit en Italie ou ailleurs, qu’il soit dans la religion ou hors religion, le sacré est très présent ; Ce qui me fascine, c’est cette espèce d’élan vers une sorte de transcendance.

D’ailleurs, la récurrence de la musique, notamment avec vos symphonies visuelles, tendrait-elle vers cette soif d’absolu, comme le voulait Wagner avec son œuvre d’art total ?
Je suis une grand amatrice de la musique de l’époque romantique et post romantique. C’est dans ces œuvres que je capte le mot « sublime ». Écoutez une ouverture de pièce de Wagner et vous comprendrez ce qui anime l’art. Mes travaux en peinture ont passé d’une époque plus paisible à une expression plus sombre. J’avais consacré un de mes mémoires à la Central College of Arts & Design de Londres sur le sujet Nihilisme et esthétique zen et un deuxième sur la recherche de la beauté perdue. Aujourd’hui, je suis sur le point d’abandonner la référence sur le concept de zen, car l’art est cette soif d’absolu. Sans cette fusion totale entre le monde et l’artiste, qui fait naitre des vibrations, il n’y aurait pas d’art. La trajectoire de l’artiste est plus une via dolorosa de Jésus que le sentier de solitude  d’un moine bouddhiste.

Jusqu’à atteindre l’art dionysiaque ?
A mon avis l’artiste en tant que personne, surtout en ce qui me concerne, est plus proche de ce dieu d’ivresse Dionysos que d’Apollon; d’ailleurs, je vais certainement un jour faire un travail sur l’ivresse et l’art.

Mais Apollon est bien présent dans votre travail…
Apollon, dieu de l’harmonie, intervient dans le champ du lyrisme. Dans la réalisation plastique, je m’attache à cette invariable qui est harmonie dans la composition et le contraste du clair et de l’obscur, ceci afin d’atteindre le beau.

Est-ce que vous vous situez dans la rupture vis-à-vis de la révolution post Duchamp ? 
Je suis à l’opposé de Duchamp et par rapport à l’héritage artistique de l’occident ou de l’orient. Je suis dans une démarche d’évolution sans rupture. Je fais une révolution, sans arme, sans fusil, sans couteau, une révolution humaniste, sans abandonner tout ce dont a hérité.